Rugosité

Faire grève quand on est artiste

"Grève" est un mot qui fait peur, je crois.

C'est ce que je constate dans les commentaires des posts qui y appellent sur IG :

  1. Peur de la mise en danger financière ("déjà que j'arrive pas à joindre les deux bouts, je vais pas en plus faire grève, vous êtes malades")
  2. Peur de l'inutilité ("moi je veux bien, mais ça ne perturbera rien du tout, personne ne le remarquera si je me mets en grève toute seule chez moi")

Ces deux peurs sont entièrement justifiées. Par contre, ça ne veut pas dire qu'elles doivent nous paralyser, mais plutôt nous faire réfléchir.

Mais faire la grève... c'est pas plutôt un truc de salarié·es ? À la base si, tout à fait. C'est un instrument pour créer un rapport de force avec un employeur. Et nous les artistes, c'est pas qu'on n'a jamais d'employeurs (on peut tout à fait être aussi salarié·e, en tant qu'enseignant·e par exemple) mais souvent c'est beaucoup plus flou. On a plutôt des clients, des commanditaires. Des galeristes. Des éditeurs. Des municipalités ou des institutions qui nous accueillent. Et souvent on est dans un rapport de force initial très défavorable : on est précaire et donc bien content·e déjà d'avoir décroché ce contrat, on n'a pas envie de risquer de se mettre notre "pas vraiment employeur" à dos et qu'on ne fasse plus jamais appel à nous, bien au-delà de ce que représenterait la perte d'une journée de travail. Enfin, notre activité n'est généralement pas continue, on a des périodes où on est entre deux projets (disons-le comme ça puisqu'on n'a pas droit à l'assurance chômage...) : est-ce que ça a un sens dans ce cas de se dire "en grève" puisque ça n'aura aucun impact même sur l'économie globale ?

Donc. Je pense qu'en tant qu'artiste, il faut qu'on aborde l'idée de grève de façon un peu moins littérale, un peu plus créative. La grève, c'est quoi ? C'est pas que de l'argent qu'on accepte de perdre dans l'espoir de gagner derrière, c'est aussi du temps qu'on soustrait au capitalisme. Et ce temps-là, en tant qu'indés, il est à nous. On peut décider de le prendre (quitte à rattraper plus tard) et de le rediriger vers le collectif. Si on n'a pas de boulot en ce moment : profitons-en. Si on a du travail non-salarié, ça veut dire qu'on peut organiser son temps comme on veut tant qu'on tient ses engagements à la fin : profitons-en. On n'a pas obligatoirement besoin d'envoyer ça dans la gueule de son client ou de fragiliser ses relations avec un commanditaire (force et gloire à celleux qui osent) ; on peut tranquillement décider de juste changer ses priorités l'espace d'une journée, d'une demi journée, de quelques heures. C'est déjà beaucoup, surtout si vous êtes plutôt isolé·e le reste du temps, de faire de la place pour un moment où on se retrouve à plusieurs, on discute, on agit en commun.

Et c'est là que se fait le lien avec la crainte que ça ne serve à rien : en fait, TOUTE grève qu'on fait seul·e dans son coin ne sert à rien. C'est pareil dans une entreprise ou une institution, si une personne se met en grève seule ça ne fait pas trembler la direction. En tant qu'artistes, je pense qu'il faut qu'on apprenne à se penser plus comme faisant partie d'un collectif de travailleur·euses et moins comme des entreprises individuelles. Si on fait grève, on le fait avec les "collègues". Si on est dans un atelier partagé, on fait une banderole "atelier en grève" et on l'affiche, on la poste, on la porte en manif. Si on travaille seul·e chez soi, on peut s'afficher sur les réseaux sociaux (avec le SNAP on a fait un chouette template pour ça) mais surtout on SORT de chez soi : on va en AG rencontrer d'autres travailleur·euses de l'art et de la culture, on va dans son union locale syndicale pour découvrir le tissu militant interpro, on se retrouve à plusieurs pour faire des collages dans la rue ou accrocher une banderole au-dessus du périph ou préparer une ride de vélos militants ou on va sur un piquet de grève ou sur un blocus lycéen ou ou ou.

L'idée, c'est de ne pas voir la grève comme un temps passif où on ne travaille pas donc on ne "fait rien", mais comme un temps actif, à investir pour donner au mouvement un max de visibilité.

Dans tous les cas : on choisit les risques qu'on veut prendre. On n'est pas obligé·e de s'afficher, on peut agir discrètement, s'abriter derrière le collectif. On n'est pas obligé·e de se mettre dans la merde financièrement "pour la cause". La cause, c'est sur la durée qu'elle se joue, on a besoin de rester en état pour se mobiliser semaine après semaine, pas de se cramer en un jour.

Et vive la grève, le 5 novembre et au-delà <3