Pourquoi j'ai choisi de faire "On s'en pique !" (ou : les coulisses de mon nouveau livre, partie 1)
On s'en pique ! - Récit d'une pionnière des nouveaux traitements de l'obésité, mon deuxième livre avec Meta Tshiteya, sort le 14 octobre. Pour être honnête, j'aborde ce lancement avec excitation mais aussi un peu d'anxiété. Je m'attends à tout moment à ce qu'on se prenne une sauce.
Il faut dire, c'est un sujet délicat. Je remercie mon amie Marie de m'avoir posé cette question que j'ai parfois sentie planer sans qu'elle soit formulée : pourquoi as-tu accepté d’illustrer ce livre-là, sur ce sujet précis ? Des critiques dénonçant ces nouveaux traitements de l'obésité (Ozempic, Mounjaro etc.) ont beaucoup circulé1, et je comprends qu'on ait plutôt tendance à les croire.
C'est simple : si le projet m'avait été proposé par une autre personne que Meta Tshiteya, j'aurais probablement décliné (tout en regrettant amèrement de passer à côté de la chance de faire un autre livre juste après le premier sans devoir me lancer dans des démarchages, certes !).
Pour celleux qui ne la connaissent pas encore, Meta est un soleil, aussi bien dotée en coeur qu'en cervelle. Notre relation de travail sur Kink, qu'elle a co-écrit, a fait naître entre nous des liens de confiance, d'amitié, mais aussi de respect mutuel. Quand elle m'a proposé de mettre en dessin son histoire, je me suis sentie honorée (ce n'est pas rien, de confier à une illustratrice le soin de transmettre certains des épisodes les plus vulnérables de sa vie...) mais aussi assez sûre qu'elle saurait, elle, la raconter avec nuance et intégrité. Car c'est ça qu'il faut bien garder en tête :
On s'en pique ! est un témoignage. Pas un pamphlet ou un plaidoyer pour ou contre les nouveaux traitements de l'obésité, mais le partage d'un vécu, dans sa complexité parfois inconfortable.
Car oui, c'est inconfortable dans notre époque si polarisée de faire coexister des vérités apparemment contradictoires (d'où la crainte de la sauce). Oui la grossophobie est une discrimination insupportable contre laquelle il faut absolument lutter2 ; oui on peut être en surpoids et en bonne santé ; oui maigrir n'est pas une politique de santé en soi - mais on peut aussi être en surpoids et avoir des ennuis de santé pour lesquels ces nouveaux traitements peuvent être réellement utiles (ils ont même failli obtenir le dernier Prix Nobel de médecine).
Au fond, ces traitements - qui ne sont pas non plus miraculeux, qui ne doivent pas être pris n'importe comment par n'importe qui, et qui présentent des effets secondaires que nous abordons - ne sont pas le problème. Le problème, c'est la grossophobie qui infuse tellement notre société que l'existence de ces traitements risque d'être utilisée pour harceler les personnes grosses ou, d'un point de vue politique, pour s'abstenir de traiter les causes de l'obésité puisqu'on peut en traiter les symptômes. Ces critiques-là sont absolument légitimes.
Sous le prétexte du sujet d'actualité, On s'en pique ! raconte justement ce que la grossophobie fait à une vie, même une vie plutôt réussie selon les normes sociales en vigueur, tout en proposant un retour d'expérience encore rare pour l'instant.
Il y a peut-être un angle différent à la question "pourquoi avoir choisi de faire un livre sur ce sujet ?" : le fait que je ne suis pas moi-même concernée par ces traitements, ni victime de grossophobie.
Evidemment, je n'ai pas besoin d'être directement concernée pour mettre mon trait au service du récit d'une autre. Mais aussi, sans minimiser la violence autrement plus concrète que subissent les personnes grosses, il n'y a pas besoin d'être gros·se pour avoir un rapport complexe à son corps, aux fluctuations qui le traversent, et à ce que lui renvoie la société dans laquelle il évolue.
Je suis naturellement grande et mince, et mes parents ont eu la sagesse de ne jamais parler de mon poids, du leur ou de celui des autres. Je fais partie de la minorité des femmes de ma génération à n'avoir jamais fait de régime ni possédé de balance. Et pourtant... ces dernières années, j'ai vu mon corps s'étoffer peu à peu, et j'ai beau savoir que c'est normal en prenant de l'âge, ça me fait bizarre. J'essaie d'accueillir ce changement, et les autres, avec autant de douceur que possible. Ce n'est pas toujours simple. J'ai évidemment intériorisé certaines normes sociales de beauté et, régulièrement, je suis confrontée à des discours ou des situations qui m'y renvoient brutalement. Je ne suis pas "grosse", toutefois je ne peux plus m'habiller dans certaines enseignes...
À ce titre, bien que le vécu de Meta ne soit pas le mien, j'y trouve des échos et un propos libérateur qui me touche. Une autre amie à qui je l'ai fait lire en avant-première m'a dit : "Cette BD m'a fait du bien". C'est tout ce que je souhaite.
PS - On fête la sortie du livre le jeudi 15 octobre à la librairie Millepages (BD & jeunesse) à Vincennes ! Venez nous voir !
Par exemple en signant la pétition lancée par Harmony Albertini pour la reconnaissance de la grossophobie dans la loi française.↩