Rugosité chérie (une sorte de zine)
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Il est long, il est foutraque, je le publie ici dans l'esprit du "mieux vaut fait que parfait", parce que sinon j'aurai JAMAIS fini !
N’en déplaise à ce convive éméché dont on saluera le parfait timing et le sens du conseil non sollicité, je crois que la vraie raison pour laquelle l'IA générative (IAgen) m'occupe beaucoup - certain·es diront m'obsède -, ce n'est pas la crainte de perdre du taf. C'est peut-être optimiste, mais je ne me sens pas si directement menacée.1
Ce qui m'obsède, et qui nous concerne absolument tous·tes, en réalité, c'est deux choses. D'une part, la façon insidieuse absolument dégueulasse dont cette nouveauté nous est imposée : un mélange d'affirmations péremptoires pour forcer notre résignation ("c'est l'avenir", "c'est déjà là", "c'est inévitable"), émanant de gens qui y ont des intérêts économiques et/ou politiques, et de fun pour court-circuiter notre sens critique (ooohh des filtres rigolos ! des starter-packs ! la possibilité de générer immédiatement un tyrannosaure en tutu !). Face à ça, on passe vite pour un.e rétrograde ou un.e rabat-joie, et plus probablement les deux.2
Cette manipulation psychologique, cette entreprise d'anesthésie néo-libérale à grande échelle me rend ouf.
L'autre aspect qui me fait absolument vriller, c'est la façon dont l'IAgen vide de sens tout ce pour quoi elle est utilisée.
Y a des gens qui utilisent ChatGPT sur les sites de rencontre3
Y a des gens qui l'utilisent pour tricher aux activités qu'ils ont décidé de faire (et parfois payé pour faire, comme des escape games par exemple)4
Y a des gens qui l'utilisent pour inventer à leur place des histoires pour leurs enfants
Y a des gens qui l'utilisent pour jouer à leur place dans leurs jeux de rôle
Etc etc ad nauseam...
Je ne parle pas des contextes professionnels où des fois on n'a pas le choix (quoique cette idée me rend ouf aussi, mais parce que la société capitaliste, productiviste et inhumaine dans laquelle on est me rend ouf). Je parle du PERSO. Des activités qu'a priori on aime faire. Nouer des relations. Passer du temps avec ses amis, avec ses enfants. Jouer, inventer, étirer son cerveau dans des directions nouvelles, créer.
Je vois venir celleux qui me diront que “justement, l'IA est un outil pour ça !” 😃
Passant outre mon réflexe "allez tous crever", je pense qu'elle peut parfois l'être, dans certaines conditions. (Au Congrès du SNAP, j'ai discuté avec une plasticienne qui l'utilise dans sa pratique, et admettons, même si à titre perso je préférerai toujours entrer en dialogue direct avec d'autres humain.es pour élargir ma réflexion, même s’il y a plus d’obstacles.)
Mais je pense aussi que la plupart du temps, elle sert surtout à obtenir un résultat en faisant l'économie du processus. À atteindre une destination sans faire le voyage. Ou en tout cas, à obtenir un succédané "good enough" - on sait bien que c'est bancal mais ça “fait le job”.
Vous connaissez sûrement ce diagramme qui explique qu'on ne peut jamais avoir quelque chose qui soit à la fois de bonne qualité, rapide et pas cher ; qu'il faut forcément sacrifier l'un des trois. On sait que notre société a depuis longtemps choisi la vitesse et l'économie5 au détriment de la qualité.
L'IAgen c'est l'évolution pokémon de ce choix. Elle flatte les tendances les plus bassement impulsives et consuméristes, elle permet de dire "je le veux : je l'ai" en supprimant la friction qui donne au cerveau deux secondes pour ralentir et se demander "Est-ce que je le veux vraiment ? Est-ce que je le veux dans ces conditions ?". L'expérience utilisateur fluide est un super lubrifiant qui nous fait glisser sur des rails prédéterminés par les personnes (indécemment riches, souvent proches de l'extrême droite) qui nous incitent à remplacer la réflexion par la dopamine.
Je pense au contraire que la friction est salutaire, et qu’il est plus que nécessaire de remettre de la rugosité dans nos vies.
Et j’ai envie de citer la quasi intégralité de cet article “In 2026, We Are Friction-Maxxxing” (traduction et mise en gras par mes soins) :
Les entreprises de la tech réussissent à nous faire envisager la vie même comme quelque chose d’incommode, dont s’échapper en permanence dans des cellules capitonnées numériques faites d’algorithmes prédictifs et de commande en un clic : lire est ennuyeux, parler inconfortable, bouger fatigant, quitter la maison angoissant. Penser est difficile. Interagir avec des inconnus effrayant. S’exposer à une réaction inattendue ne vaut pas le coup. S’exprimer - pareil. Ce sont autant de frictions que nous pouvons maintenant éliminer facilement, ce que nous faisons. [...]
Nous sommes l’objet d’une blague perverse, qui infantilise les adultes, et nous n’avons pas encore de mot pour désigner ce que ça fait aux enfants, mais vous savez tous·tes exactement ce dont je parle. C’est pourquoi j’ai décidé de faire de 2026 une année de friction maximum, en tant qu’individu mais surtout en tant que parent. Ce n’est pas qu’une histoire de réduction du temps d’écran [...] C’est le processus de construire une tolérance à “l’inconfort” (qui n’est généralement que les aléas d’être une personne vivant avec d’autres personnes dans des espaces impossibles à totalement contrôler) - et puis de tendre même vers le plaisir.
… J'ai écrit tout ce qui précède il y a quelques mois déjà.
Depuis, ma réflexion a encore évolué, et le long article publié récemment par Pauline Harmange (à lire car elle y développe des points ultra pertinents ET différents de ceux abordés ici) a remis des pièces dans la machine - avec la réaction de quelques commentateur·ices, sur le mode "je n'étais pas d'accord avec ce que tu écris donc j'ai demandé à un chatbot de me dire pourquoi" 😳
Pas "de développer à ma place un point précis". Pas "de rédiger à ma place". DE ME DIRE POURQUOI. L'externalisation de la pensée critique, sous le prétexte du "j'ai pas le temps".
Alors que... on a le temps. On a toujours le temps. Ce qu'on a rarement, certes, c'est le temps là maintenant tout de suite. Mais sur l'échelle d'une semaine, ou d'un mois ? Si c'est important, ça le sera tout autant plus tard. Si c'est important, ça travaille, sans qu'on puisse passer à autre chose. (Ce que j'écris là, je le rappelle, a commencé sa gestation fin 2022...)
L'exigence de vitesse et de disponibilité est une constante du capitalisme. Fast food, fast fashion, fast everything. Je me demande si, de la même façon que se sont développés des mouvements slow food et slow fashion, on va voir émerger des revendications au slow thinking, à la réflexion longue durée. (Je crois que ça commence déjà à être le cas, même si ça ne s'étiquette pas ainsi.)6
Il n'y a pas très longtemps, j'ai lu un autre article qui m'a retournée (en anglais et court celui-ci !). C’est sur l’IA, mais plus profondément, son propos est : on ne sait pas aimer (de façon générale, pas juste au sens romantique). On dit qu'on aime la nature par exemple, ou nos enfants, ou la musique, ou ce que vous voulez ; on dit ça, mais comment est-ce qu'on met cet amour en pratique ? Quelle place on lui donne dans la hiérarchie de nos occupations ? Est-ce qu'on prend le temps pour ?7
De plus en plus se solidifie en moi la conviction que ce qu'on aime mérite qu'on lui donne du temps. Le temps c'est de l'argent, dit-on ; non, le temps c'est de l'amour. Et l'amour c'est du temps (et de l’attention, de la patience, de la détermination face aux obstacles, et l'acceptation de la frustration).
Je veux tendre vers ça ; mon refus d'utiliser l'IA à chaque fois que je peux en fait partie. Comme mon travail artistique est important pour moi, je choisis d'y mettre du temps et des efforts plutôt que de céder à la facilité. Pareil pour mon engagement politique. Pareil pour mes liens amoureux et sociaux. Pareil pour la cultivation de mon espace intérieur. Tout ce qui nous est important me paraît une zone à défendre face aux bulldozers du capitalisme, dont l'IA est le dernier modèle en date. Biodiversité sauvage vs parking du supermarché.
Par Theresa Chiechi en tl libre sur https://ithacadsa.org/no-ai-slop
En parlant de diversité : on en dit quoi, de la façon dont les chatbots, à la différence des moteurs de recherche qui affichent plein de sources différentes, donnent une et une seule réponse, aplatissant ainsi la complexité du monde comme celle des imaginaires ? Et de la façon dont cette réponse unique a tendance à être accueillie avec la foi aveugle qu'on aurait pour une pythie 2.0 ?8
Ça aussi ça me rend ouf. Mais bref, avançons. Essayons de conclure sur une note différente :
Qu’est-ce qu’on peut faire ?
Comme dans de nombreux autres domaines, la vraie réponse devra être politique. Elle viendra peut-être, quand les ravi·es de l’IA auront commencé à mesurer ses ravages sociaux. En attendant, le mieux qu’on puisse faire c’est de (continuer à) manifester son opposition à cette technologie délétère à chaque fois qu’on peut. Sur les réseaux, dans son cercle social, dans la sphère professionnelle si on peut9. RIEN n’est inévitable, sauf si on se couche avant même d’avoir commencé. Oui, le bad buzz fait reculer des marques, exclure l’utilisation d’IAgen pour prétendre à des subventions ou à des récompenses - non c’est pas assez, mais c’est quelque chose.
Et sinon :
Bien nommer les choses pour les remettre à leur place. Le nom même d’“Intelligence Artificielle” est une manipulation marketing. Ce n’est pas une intelligence : c’est un logiciel, un chatbot, un robot. (Tout de suite c’est pas la même vibe, hein, de dire “j’ai demandé à un robot”.)
Se rappeler qu’il y a deux ans on faisait sans, et on faisait très bien. Continuer à faire sans. (Le rappeler aux autres, aussi.)
Agir comme si on était non-fumeur·euse, ou vegan de l’IA10. De la même façon qu'il est entré dans les mœurs de demander si on peut fumer avant d'allumer sa clope chez quelqu’un, ou s'il y a des restrictions alimentaires pour un repas partagé, je suis pour faire prendre conscience que l’IAgen aussi doit être abordée sous l’angle du “tout le monde n’est pas ok avec ça”. Ce n’est pas plus normal d’imposer l’usage récréatif de l’IAgen aux autres que d’imposer de la viande à des personnes qui ne souhaitent pas en consommer. C’est une question de consentement.
Ressources
Pour ce que l’IA fait au travail (et le bourrage de crâne big tech) : le livre de Juan Sebastián Carbonell, Un taylorisme augmenté (très bien vulgarisé dans la vidéo de Blast “L’IA ne va pas nous remplacer, elle va nous exploiter” )
Le collectif de traduction En Chair et En Os, à la pointe du combat dans leur secteur - lequel préfigure les luttes qui viennent un peu partout (et très actif sur Instagram )
La Quadrature du Net pour tout ce qui concerne l’aspect techno-sécuritaire fascist-friendly des IA, de la reconnaissance faciale au flicage algorithmique
L’illustratrice Margaux Saltel (@m_saltel sur Instagram, je ne sais pas pourquoi je n'arrive pas à linker directement), à suivre pour son super travail de veille sur les IAgen (et son travail artistique aussi !)
Nathalie Sejean (@nathaliesjean sur Instagram, même problème bizarre de lien) pour sa réflexion sur la circulation de sens et la création de circuits alternatifs (dont j’ai découvert le travail via ma chère Marie, infatigable championne des blogs, du fait-main, du bizarre et de l’humain sur https://lalunemauve.fr.)
Et enfin, je me mets ça en “note à moi-même” : aller voir du côté de William Morris, père du mouvement Arts and Crafts, dont la conviction - en pleine révolution industrielle, no less - que l’accessibilité à la beauté et au savoir-faire étaient primordiaux, ainsi que l’engagement libertaire et socialiste, me semblent être d’une grande inspiration. Mais j’ai pas encore de reco à donner ^^
Notes de bas de page
Aussi peut-être parce que je ne sais pas ce que c’est de vivre uniquement d’une activité artistique. Je fais partie de ces artistes que not’ Ministre de la Culture et des Casseroles au cul considère comme “non professionnel·les” car joignant les deux bouts avec du travail alimentaire. Il n'en demeure pas moins qu'il y a de vraies pertes d'emplois et de commandes, et une dégradation de certains types de travail : "Bienvenue dans les métiers de la post-édition, camarades", pour citer cet excellent article↩
“Je suis contre l’IA” is the new les féministes qui cassent l’ambiance en soirée 🥳↩
“Quand le flirt en ligne devient une charge, presque un travail”↩
“Killjoy in the Machine - Why do so many people use AI to cheat at fun?”↩
Apparente, puisque c'est juste un déplacement des coûts sur la planète et sur les travailleur.euses exploité.es du Sud global.↩
Voir par exemple la trend du “personal curriculum” (où on se fixe à soi-même un programme d’étude quasi universitaire sur un sujet qui nous intéresse), ou le “digital gardening” que j’ai découvert via le podcast Wild Geese (en anglais), qui encourage à interagir activement sur ce qu’on lit ou regarde, via la prise de notes.↩
Et là on rejoint le livre de Karine Sahler, Faire de la place, un de mes coups de cœur de 2025.↩
Y a une boîte d'IA d'un milliardaire pote de Trump qui s'appelle Oracle, bordel. Coïncidence-je-ne-crois-pas.↩
Les syndicats sont aussi là pour porter cette parole, syndiquez-vous 😘↩
Je sais que le terme en irrite certain·es, moi je le trouve assez pertinent. Cette émission de France Culture en parle, par exemple.↩


