"Scholomance" de Naomi Novik: la magie pour les gauchistes ?
C'est la rentrée, c'est l'occasion de parler d'une école - d'une école de magie. Non, pas de celle-là : de la trilogie "Scholomance" de Naomi Novik qui, au-delà du fait qu'elle n'est pas transphobe, propose une histoire où la lutte des classes est présente, dans tous les sens du terme.
La série de Novik, qui commence avec l'excellent Education meurtrière et se poursuit avec Promotion funeste et Les enclaves dorées1, n'est pas qu'une réponse à Harry Potter. C'est avant tout l'histoire d'une adolescente aux pouvoirs trop dangereux pour elle et son entourage, dans l'univers brutal d'un internat où des monstres peuvent vous assaillir à tout moment, et où seul·es les meilleur·es - ou les plus privilégié·es - survivront. Le ton est délicieusement sarcastique, il y a aussi de l'amitié sorore et de l'amour pas niais, bref c'est fun et bien foutu2.
Mais c'est aussi, forcément, une réponse à Harry Potter et son univers tout pété, où la magie pourrait résoudre des problèmes de fond mais, sans aucune raison valable, ne le fait pas. Par exemple, comment se fait-il qu'il y ait encore des riches et des pauvres à Poudlard ?3
En vrai, si la magie existait, qu'est-ce qui maintiendrait les inégalités puisque chacun·e pourrait littéralement tout avoir d'un coup de baguette magique ?
À l'inverse, la force de l'univers de Novik, c'est qu'il est sous-tendu par une vision économique de la magie. Pour lancer un sort (qui en théorie te donnera effectivement tout ce que tu veux, à condition d'avoir le bon sort et de savoir le lancer, ce qui n'est pas si simple) il faut suffisamment d'énergie magique, ou mana. Cette énergie magique est bien plus puissante que l'énergie électrique par exemple, mais pas si différente non plus : il faut la produire, et la stocker. Et qui dit stock, dit constitution d'un capital...
Voilà comment on se retrouve, dans cette école de magie, avec d'un côté les rejetons de grandes familles et leurs larbins qui ont accès à des réservoirs de mana constitués depuis des générations, et de l'autre des prolos qui ne peuvent compter que sur l'énergie magique qu'iels parviennent à produire seul·es, et les alliances qu'iels arrivent à tisser. Et bien que notre héroïne réussisse évidemment à s'en sortir, il est extrêmement clair qu'elle doit bosser dix fois plus que n'importe quel fils à papa, et que la méritocratie est une vaste mascarade.
Par ailleurs... ok j'ai une petite obsession sur l'IA, d'accord. Mais. Hear me out, comme on dit.
Il y a en fait deux sortes d'énergie magique : le mana, dont j'ai déjà parlé, et la malia.
Pour obtenir du mana, en gros, il faut donner de sa personne, généralement en convertissant un mélange d'énergie motrice et de seum (en faisant des pompes, par exemple). Pour obtenir de la malia, c'est plus facile, il suffit de siphonner de l'énergie vitale extérieure à soi. Tu veux changer la couleur de ton pull ? Pas de souci, ça décimera juste une fourmilière. Mais qu'est-ce que c'est, quelques milliers de fourmis, hein ? Tu n'as pas vraiment besoin d'y penser...
La plupart des sorciers utilisent régulièrement un peu de malia par ci par là et (à part pour les insectes ou les souris sacrifiées) ça n'a pas trop de conséquences, c'est un peu de la magie "gratuite". Il faut juste ne pas en abuser, car au bout d'un moment, il y a des effets secondaires monstrueux, visibles et invisibles. Mais un peu, ça va ! Alors, pourquoi la mère de notre héroïne est-elle si radicalement opposée à l'utilisation de la moindre particule de malia ?...
À travers la malia, c'est en réalité une réflexion sur les coûts environnementaux et humains cachés de la "facilité" qui se déploie ainsi. (Sans spoiler, ils se révéleront atroces.) Forcément, ça me parle beaucoup.
Je n'avais pas vu tout ça quand j'ai lu pour la première fois Education meurtrière en 2020, mais j'aurais pu, si j'avais été plus politisée. Parce que si cette réflexion est directement applicable à la banalisation de l'usage de l'IA4, qui n'était pas accessible au grand public à l'époque, elle l'est aussi plus largement au capitalisme extractiviste5 sur lequel est fondé notre société de consommation. (Tu veux changer la couleur de ton pull ? Pas de souci, par la magie de la fast fashion ça coûtera juste quelques euros, l'exploitation d'êtres humains et la dégradation irréversible de la planète, mais c'est loin de toi, tu n'as pas vraiment besoin d'y penser...)
À nouveau, là où Harry Potter présente un discours éthique vague de type "il faut s'opposer aux méchants qui sont méchants, sauf quand c'est papa qui persécute un camarade de classe, parce que papa est forcément un gentil", la trilogie de la Scholomance introduit donc l'air de rien de vrais sujets politiques en prise avec le monde réel, et je ne sais pas vous, mais moi je n'avais à peu près jamais vu ça dans un roman jeunesse, a fortiori un où l'histoire est super et l'héroïne trop chouette.
Enfin, à propos de rentrée gauchiste ! Le 29 septembre la CGT appelle à la grève pour les salaires, les conditions de travail et les moyens des services publics. Le secteur de la culture, décimé par les coupes budgétaires et menacé par la censure de la droite et de l'extrême droite, s'y joindra. Infos et tracts ici et syndiquez-vous les ami·es <3
En VO Deadly Education, The Last Graduate, The Golden Enclaves.↩
Pour vous donner une idée : c'est l'un des rares romans jeunesse que j'ai lu pour le travail (je suis lectrice pour plusieurs maisons d'édition) que j'ai relu pour le plaisir et le seul dont j'ai acheté la suite avec mon propre argent.↩
Ou comment se fait-il qu'on puisse faire repousser des os avec une potion, mais pas soigner la myopie de Harry ?↩
D'ailleurs... la malia. La mal-IA. Coïncidence forcément, puisque c'est traduit de l'anglais, mais QUAND MÊME.↩
"L’extractivisme désigne généralement un processus d’accumulation du capital dépendant moins de l’exploitation du travail que de l’extraction et l’exportation massives de ressources naturelles non transformées. [...] Elle ne s’applique pas uniquement aux minerais et hydrocarbures, mais aussi aux ressources halieutiques et agricoles exploitées à un rythme trop élevé pour être renouvelées. L’une des caractéristiques de l’extractivisme est en effet d’être un mode de production sans reproduction." Extrait (lol) de Dictionnaire d'écologie politique. Et certain·es chercheur·euses considèrent que le pillage des données ou du travail intellectuel, artistique etc. par les IA est aussi une forme d'extractivisme. Je rejoins leur avis.↩