Rugosité

Vivre (presque) sans smartphone

Parmi mes lectures récentes, Éloge du bug - Être libre à l'époque du numérique, de Marcello Vitali-Rosati. Emprunté par hasard à la bibliothèque, lu d'une traite, acheté dans la foulée, racheté pour l'offrir - que dire de plus, lisez-le aussi. Son sujet ? Comment les bugs (le fait qu'un objet ne fonctionne pas comme il devrait) nous obligent à ralentir, réfléchir, remettre en question. Dans un monde où tout est fait pour que la fluidité court-circuite nos capacités critiques - comme j'en parlais ici - cette valorisation de ce qui est une forme de rugosité a résonné en moi comme la cloche d'une cathédrale.

Et puis, mon smartphone m'a lâchée. Éloge du bug : cas pratique.


J'ai envie de dire que ça s'est passé du jour au lendemain (mardi soir le téléphone se portait bien, mercredi matin objet inerte), mais il y avait déjà eu, peut-être, un signe avant-coureur quelques mois plus tôt. Le téléphone refusait de téléphoner. Il assurait parfaitement toutes ses fonctions "smart" de mini-ordinateur, mais ne sonnait qu'une fois sur deux, hachait les communications (hyper pratique pour appeler l'URSSAF par exemple), etc. Il fallait le remplacer. Par un autre smartphone plus neuf ? Ou alors... par un téléphone qui ne serve que pour les appels ? Je décidai de tester cette dernière option, et, le 28 janvier 2026, publiais toute fière cette story Instagram :

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En réalité, c'était moins un abandon du smartphone qu'une limitation de son usage. Au dumbphone la carte SIM pour les appels, au smartphone le réseau wifi. En pratique, ça voulait dire que je n'utilisais plus le smartphone qu'à la maison, où je passe la majeure partie de mon temps1. Dès que j'étais en vadrouille, je devenais "demi-joignable" : accessible à mes proches si besoin, hors de portée des notifications et des flux de contenu sans fin.

C'était assez magique. Enfin j'en avais fini avec cette scène trop familière : je suis dans la rue/les transports/la queue d'un magasin, bref à un moment "entre deux", et je sors mon smartphone pour remplir ce vide (même de 30 secondes). Ou, variante : je sors mon smartphone pour regarder l'heure, et hop je suis aspirée ; quand je relève la tête une heure a disparu.

J'en avais essayé, des stratégies - un minuteur sur les applis les plus chronophages, ne pas prendre mon téléphone dans la chambre... - en vain. Parallèlement, j'étais de plus en plus remontée contre les réseaux sociaux et leur extractivisme (voler notre attention, c'est-à-dire notre temps, c'est-à-dire notre vie ; voler nos productions intellectuelles et artistiques pour nourrir les ogres IA). Et je savais déjà que je ne suis jamais aussi heureuse que lorsque je laisse mon téléphone au fond de ma tente pendant un festival ; et aussi que je me tirais une balle dans le pied en tant qu'artiste, en étouffant mes pensées sous le "contenu" (il faut de l'espace mental pour créer). Mais jusqu'ici rien n'y faisait - jusqu'à ce que je choisisse de rendre mon smartphone inutilisable dès que je mets le nez dehors2.

Mi-avril je suis tombée sur cet article, "My first year without an iPhone", dans lequel je me suis beaucoup retrouvée. Je me suis dit que ça pourrait être chouette de faire mon propre bilan à trois mois sans smartphone.

Et puis la rédaction a traîné, comme souvent. Et puis mon smartphone est mort, et là j'ai compris que les mois précédents ça avait été DE LA GNOGNOTTE.

You know nothing Jon Snow

C'est à ce moment-là que ça a commencé à devenir réellement intéressant.


Bon, ça n'a pas été ma première réaction, hein. D'abord, ça a été l'émotion de perdre plusieurs années de photos3. Ça a été un travail de deuil à part entière, d'accepter que disparaissent ainsi plusieurs années de ma vie, des années mouvementées, où j'ai navigué entre plusieurs pays, où les photos m'ont parfois aidée à trouver la beauté dans des moments difficiles (toutes celles que j'ai prises pendant l'étiolement de ma relation amoureuse à Barcelone), où mon chat est mort (toutes les photos de ses dernières années), où mon corps a commencé à vraiment changer avec l'âge ; toutes les photos que j'ai prises à titre de "notes visuelles" dans les expos, pendant les voyages. La perte des notes écrites aussi : le catalogue de toutes mes lectures et films vus ces dernières années, des idées notées en vrac, rien de très grave je crois, mais comment en être sûre ?4 Bref. Ça a été un bon petit moment de relativisation (et les gens qui perdent tout dans un incendie ou dans l'exil ?), de mise en perspective (pendant des siècles les photos n'existaient pas, les gens faisaient avec), et de méditation sur l'éphémère des choses.

Parallèlement à cet aspect émotionnel, des questions très concrètes se sont posées tout de suite. Mon smartphone, je m'en servais :

Alors bien sûr, je pourrais faire sans. Je pourrais décider de ne plus rien acheter par internet, jamais, ou alors de demander à un proche d'acheter-pour-moi-et-je-te-rembourse, si nécessaire. Je pourrais quitter complètement Instagram, même si j'ai un bouquin qui sort à l'automne qu'il serait bon que je promeuve, et je pourrais faire exactement ce que j'ai fait, à savoir prendre un vieuuux leeeent smartphone de secours pour scanner ces foutus QRcodes de messageries et les ouvrir sur mon ordi. Je pourrais ressortir mon appareil photo, même s'il est un peu encombrant (ou ne plus prendre de photos, pourquoi pas, au fond ça sert à quoi de prendre toutes ces photos qui dorment dans nos caveaux numériques ?), et résilier mon abonnement à la salle de sport. Et en vrai : oui, je pourrais. C'est pas impossible, ni même si compliqué. Mais ça demande, il est vrai, une certaine organisation, et un changement de rapport au monde. C'est ça, l'effet bug. Si vous vous posiez la question, ce n'est pas du tout confortable. Mais c'est un inconfort fécond.


Pour l'instant, la décision est d'attendre. Mon compagnon a un forfait téléphonique qui lui permettra de changer de smartphone fin juin ; il pourra alors me passer celui qu'il utilise actuellement. Jusque-là, je bricole entre dumbphone, vieuuux leeeent smartphone qui me permet au moins d'appeler avec Whatsapp et de faire une utilisation basique d'Instagram, et ordi pas de toute première jeunesse non plus6. Concrètement, il n'y a pas grand-chose que je ne puisse pas faire alors que je voudrais, par contre tout est un peu plus lent, plus malcommode, moins satisfaisant... et donc moins addictif. Résultat : mon temps d'écran a dû être divisé par douze. Je lis comme jamais depuis l'adolescence, je crois que j'ai trouvé le point de départ de mon prochain projet de livre (!!!), et je me sens juste moins anxieuse en général. Qui l'eût cru, l'abus de réseaux sociaux nuit à ma santé mentale...

Voilà où j'en suis, quinze jours après le bug. Je ne sais pas comment ça évoluera - est-ce que je vais péter un câble très vite ? est-ce que ce sera retour à la case départ dès que j'aurai à nouveau un smartphone moderne ? est-ce que c'est l'élément déclencheur qui va me pousser à m'installer dans une hutte sans chauffage au fin fond de la forêt ? - mais j'ai un mois pour voir. Si ça peut me servir à écrire un scénario et à être plus sereine, ça sera déjà pas mal.


PS - Un article qui n'a pas complètement à voir mais un peu quand même : How we lost the living now. Extraits :

Each notification is a tax on the present moment - pulling you into either a micro-past (what did I just see?) or a micro-future (what should I do about this?) while the here and now is skipped over like the intro to a Netflix show. And ironically - we consented to this. We signed up for it without thinking twice. [...]

If the Now has any place at all, it’s as “content.” We watch an event happen, and we’re already narrating it for a future audience, for a draft post, for a video - as if the event itself isn’t quite real, until it has been recorded in some way. [...]

... we started calling that product “content.” Not a bad word for it, actually, considering that Content only has to be Contained - it doesn’t have to offer anything of value on its own.


  1. Et aussi pour quelques fonctions secondaires comme l'appareil photo.

  2. Oui, j'aurais aussi pu choisir de désactiver simplement les données mobiles ou un truc comme ça. Mon amie Aurélie le fait avec succès. Je n'ai pas sa discipline, je sais parfaitement que ça n'aurait pas duré plus longtemps que les minuteurs d'application.

  3. J'avais désactivé les sauvegardes automatiques, parce que je déteste ça... et pas pensé à en faire des manuelles. Bouh.

  4. Heureusement j'avais déjà commencé à suivre La méthode carnet d'idées de Nathalie Sejean, et avais donc déjà transféré certains trucs sur papier.

  5. Syndiquez-vous ! (dans un syndicat gaucho de lutte) C'est pas parfait, mais ça reste l'un des meilleurs remparts pour la justice sociale et contre l'extrême droite, j'en suis fermement persuadée.

  6. Je croise les doigts pour qu'il ne me lâche pas aussi, là on dépasserait les limites de l'inconfort fécond...